Cultures du travail - 2ème partie

Deuxième partie de l’interview de Nicolas Naudé et Sukran Akinci, Travail et Culture, Centre de Recherche et d’Innovation Artistique et Culturelle du monde du travail, Roubaix.



N.N. « Thierry Duirat est danseur, comédien et metteur en scène et est habitué au public, quel qu’il soit. Il est capable de tenir un silence de 5 minutes sans être mal à l’aise. Je le précise parce que dans l’un des ateliers où il intervenait – dans le lycée professionnel de Saint-Omer, avec les agents de maintenance -, il a présenté la démarche, suivie de 5 minutes de blanc… Je ne savais plus où me mettre, mais lui n’était pas du tout mal à l’aise. Il attendait. Il regardait les jeunes, il les relançait un peu… Et puis, il a suffi qu’un de ces jeunes réagisse sur un mot – cela ne tient à rien en fin ; il faut tenir un fil jusqu’au bout – pour que l’échange démarre. Et puis, au bout de 2 heures, on s’est retrouvés avec suffisamment d’écrits et de productions… Et Thierry Duirat possède cette qualité d’attente qui est primordiale pour l’écoute. On ne peut pas brusquer les choses, faire les réponses à la place de ces jeunes ; il faut juste les écouter. Avec Jean-Marc Flahaut, c’est pire : ses « ateliers d’écriture », ça fait encore plus peur. L’atelier, c’est le lieu où l’on bosse et l’écriture, c’est ce avec quoi on est fâchés depuis l’école. Il développe donc des outils qui sont adaptés au millimètre aux personnes qui sont en face de nous. Et quand il se rend compte que le group n’est pas celui auquel il s’attendait, il change d’outils et ça fonctionne, même avec des gamins qui sont très très loin de l’écriture. On ne leur dit pas qu’on va s’amuser, on ne leur dit pas qu’on va travailler, on leur propose un entre deux, que je n’arrive pas à nommer. Ce n’est pas à la place de l’Education Nationale, ni dans la transmission de savoir, mais plutôt dans l’écoute dans ce qu’ils ont à nous apprendre. De quoi sont fait leurs imaginaires, leurs représentations. Et il y a des choses passionnantes sur le travail sur ce qu’ils ont à nous dire. Sur l’utilité du travail. Du sens. Par exemple, « Nous, on veut bien être payés, pas comme des footballeurs stars qui gagnent des millions, mais on veut que notre travail ait du sens et qu’il soit utile. Ils sont très attachés à une éthique de l’utilité. Quand on écoute certains médias, on a l’impression que les jeunes veulent juste gagner de l’argent, quitte à aller chez Uber ou n’attachent plus aucune valeur à la question du travail… Mais il y a autre chose ».


N’est-ce pas une manière d’être reconnu, intégré à la société en pouvant revendiquer le rôle de sa pierre que l’on apporte à l’édifice social ?

« En fait, il y a comme une espèce d’idéal du travail, qui serait construit dans l’absolu et puis, il y a le pratique et la réalité qui font qu’il y a un marché et une production dans laquelle tout n’est pas à jeter. La dimension politique du travail est importante, avec les effets néfastes de la production pour l’environnement, le lien social, le bien commun et d’autres bénéfiques, et les jeunes essaient de naviguer dans cet univers ambivalent du travail. Ce n’est pas notre rôle de les orienter, mais de faire émerger une utilité du travail dans cette société, à travers ce que eux ont à dire, sans être moralisateurs. S’appuyer sur la question de l’utilité dans le travail permet de poser des discussions intéressantes : ça veut dire quoi, être utile socialement ? Travailler chez Uber ? choisir d’être travailleur social ? produire autre chose ? Nous n’avons pas la réponse.

Nous ne posons pas de questions fermées et tous les mots qui sont travaillés en étymologie poétique viennent d’eux et de l’univers professionnel dans lequel ils évoluent : « violence et travail », ce n’est pas « ultralibéralisme » ; ce sont les mots qu’ils ont choisis, qu’ils connaissent. Ils l’ont vécu. Ils le savent.

(Livre TRAVAIL face A - Coédition Collectif Étymologie poétique - Travail et Culture (calameo.com))

D’autres nous disent « Tradition et Innovation » parce qu’ils s’interrogent sur les process de travail ; parce qu’autrefois, pour produire une pièce, il fallait tel matériel et telles techniques et qu’aujourd’hui, avec le numérique, tout change. Aujourd’hui la dimension patrimoniale du travail existe moins ; la mémoire du travail du temps des mines et de la sidérurgie a tendance à disparaître, ou en tout cas à ne pas apparaître, dans la perception du travail chez les jeunes. Sauf dans certaines poches du territoire où nous sommes intervenus, comme à Avion dans le Pas-de-Calais, où la transmission des expériences des plus anciens est encore vive.

Et quand les jeunes n’ont encore aucune expérience du travail, ils vont aller recueillir celles de leurs parents, de leurs proches et, au cas où il n’y a pas de témoignages autour d’eux, ils vont aller chercher dans leur imaginaire. Se projeter. Dans les ateliers de Jean-Marc Flahaut, des exercices font appel au travail du père ou de la mère, pour des élèves de 3ème ou au lycée.

Et il y a cette jeune fille, dont la mère et le père n’ont pas de boulot et les frères et sœurs ne travaillent pas encore. Nous lui demandons d’aller voir du côté des amis et cela ne semble rien donner. Mais à la fin de l’atelier, Jean-Marc Flahaut lit les textes produits par les jeunes et cette jeune fille dit « j’ai fait quelque chose » : « l’amie de mon ami vend du pain à Marly. Elle porte un tablier et un petit chapeau ». C’est un alexandrin. Cette musique intuitive de la langue illustre bien ce que JM Flahaut essaie de faire passer : « ce que vous écrivez n’est pas rien ». Pour qu’ils soient plus conscients de ce qu’ils portent en eux, de ce qu’ils sont capables de dire.

Ce que nous sommes en train de faire actuellement, c’est de travailler avec un chercheur, pour que nous puissions croiser le corpus que l’on a récolté sur pas mal de territoires de la région avec ce que la recherche en travail social a produit, ce qui fait écho à d’autres paroles ou ce qui est nouveau...



S.A. « L’expérience du fluvial nous a donné à voir une toute autre facette du monde du travail. C’est un chantier de 10 ans pour nous, autour de l’Escaut, et qui s’est étendu à un projet national avec Voies Navigables de France (VNF). Nous n’avons pas fonctionné en ateliers, mais en résidences d’artistes, qui nous amènent de la matière plus rapidement et qui fonctionnent bien avec un territoire aussi vaste : nous sommes allés jusqu’à Anvers, point de naissance du fleuve, dans un projet transfrontalier Interreg. Nous avons patiemment collecté une vision des métiers autour de la voie d’eau, comme celle de François Bodart et ses « paysages de travail dans la vallée de l’Escaut », accompagnés par les poèmes de Jacques Jouet. Dans ces explorations de territoires, de métiers et de travailleurs, nous rencontrons le personnel de VNF sur des journées complètes en entretiens collectifs ou individuels à l’issue desquels J. Jouet écrit des portraits d’une personne ou d’un groupe… Nous avons multiplié les outils, comme une exposition de photos géantes, ou encore un spectacle, « les voix de l’Escaut » qui sont celles du peuple de ce fleuve/canal et le témoignage de ce qui se transforme dans les territoires autour de l’eau, d’autant plus avec le projet de canal Seine Nord Europe qui se concrétise : comment les entreprises s’y préparent et comment ils envisagent le travail de demain sur la voie d’eau. A travers des spectacles comme l’Opéra Escaut, un opéra industriel sur des péniches, qui croisait comédiens, musiciens et choristes pour des représentations au fil de l’eau, nous avons une vision très précise, très locale du travail sur le microcosme très spécifique du bord de l’eau, intégré dans une approche plus globale : quand vous prenez les Malteries Franco Belges située à Bruay-sur-l’Escaut, vous avez de l’orge qui provient de la région et part dans le monde entier, jusqu’au Brésil ou au Japon. Et toutes ces voix composent l’opéra de l’Escaut, riche de langues différentes. Avec l’Opéra industriel des péniches, la péniche qui pouvait accueillir 110 personnes était amarrée au quai d’une entreprise ; ils devaient donc traverser cette dernière – des lieux habituellement inaccessibles - pour arriver au spectacle. Ce qui est étrange, c’est que dans la plupart des communes qui sont traversées par un fleuve ou un canal, on lui tourne le dos. On vit sans s’en préoccuper, alors que quand vous entrez dans les entreprises qui le bordent, qui en vivent, vous découvrez sa vraie existence, toutes les activités qui le rendent vivant. Au fil de nos projets, les habitants ont découvert à la fois des entreprises qui étaient en face de chez eux, le travail autour du canal et ont regardé – certains pour la première fois – ces péniches et ces bateliers qu’ils ne voyaient plus ».

(photos Travail et Culture)

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