Carole Leleu : on ne peut pas être maire si on n’aime pas les gens.

« Vous êtes sûr que j’ai des choses intéressantes à dire ? Je suis maire d’une petite commune rurale, vous savez… ».



C’est vrai. Carole Leleu préside la destinée de Brillon, autour de 800 habitants, entourée de Beuvry-la-Forêt, Hasnon, Marchiennes et Rosult. Et grâce à elle, nous pouvons pénétrer dans le secret du fonctionnement d’une mairie, dans la vérité du terrain et des rapports humains.

On entend beaucoup parler ces derniers temps du ras-le-bol des maires de France ; au cours de l’un des plus longs mandats de la politique française, l’élu(e) doit apprendre à jongler avec un nombre impressionnant de données, de réglementations et d’interlocuteurs. Si Madame le Maire de Brillon, comme tous ses collègues, doit à la fois agir au nom de la commune et à celui de l’Etat français, il ne faut pas oublier les nombreuses strates du mille-feuilles administratif qui s’intercalent entre ces deux pôles : intercommunalités, communautés d’agglomérations, préfecture, métropoles, département, Région…Les lois MAPTAM et NOTRe, en 2014 et 2015, ont de plus modifié l’action publique territoriale, redéfinissant les compétences et responsabilités incombant à chaque collectivité, au point que certains maires ont avancé que ces nouvelles dispositions les privaient du choix de la répartition des compétences locales.

Mais, comme vous le savez si vous lisez déjà Voie d’Avenir, nous nous concentrons toujours sur le positif. Et justement, il semblerait qu’au lieu de regretter ce qui descend (ou pas) des sommets de l’Etat, il convient de se réjouir de ce qui se passe « d’en bas », du terrain…


Dans les petites communes, c’est plus facile, parce que les gens s’impliquent.

"Et puis, ils savent que je suis toujours disponible, en réel, par visio ou par téléphone. A Brillon, nous sommes une toute petite équipe* et la charge de travail, c’est nous qui la décidons, à travers nos projets. On ne se pose pas trop la question, parce que nous sommes en mode bénévole, de toutes façons. Nous avons récemment fait un sondage, dans le cadre de la campagne de vaccination de la Covid ; ce sont les élus qui sont allés voir les plus de 75 ans… Personnellement, comme je suis une lève-tôt, on peut m’envoyer des textos le matin ; le soir, c’est plutôt ma sphère privée. Mais je dors avec mon portable, parce je dois rester joignable 24 heures sur 24. Une vache se sauve dans la nuit : c’est pour moi. Je suis déjà allée travailler avec mes chaussures de randonnée que j’utilise pour aller sur le terrain. Quand on enchaîne une urgence avec le boulot, on oublie parfois ce genre de petits détails. »

Lorsque je questionne Carole Leleu sur le « temps politique » (déjà évoqué avec Dominique Riquet la semaine précédente, voir sa notion de « temps de l’action structurante » ici), elle concède que certains citoyens, comme certains élus, ont une vision assez éloignée de la réalité : « ce n’est pas le temps passé en mairie qui compte. Il y a tout un pan invisible de notre travail qui n’est souvent pas perçu : lorsque je dépose une demande de subvention, il faut monter le dossier, rédiger la note d’intention… Et pendant que je m’en occupe, on se demande ce que je fais !

On ignore souvent l’importance du secrétariat en mairie, mais beaucoup de mairies ont des soucis de ce côté-là ; tout le monde pense que c’est facile d’être secrétaire de mairie…

Si on ne dispose pas de quelqu’un d’opérationnel à 100 % ou qui s’inscrit pleinement dans la démarche de la nouvelle équipe, qui est au diapason, la mairie n’est pas véritablement structurée. Je le sais d’autant plus que nous avons perdu notre secrétaire en 2015 et que nous avons dû porter la mairie à 3, un adjoint, une élue et moi-même… J’ai la chance d’avoir une équipe très pro, qui forme les autres. Aujourd’hui, nous avons une secrétaire compétente qui sait cependant qu’elle ne sait pas tout, mais que tout intéresse, qui veut apprendre… »

Et il n’y a pas que les atouts en interne pour faire la différence : d’autres maires et structures du secteur permettent également de mettre sur pied des projets impossibles à atteindre seul. « En tant que maire, je peux interpeller mes collègues sur certains sujets, j’ai déjà constaté qu’il existe une vraie solidarité entre nous. Et ce n’est pas une question de famille politique – je suis sans étiquette -, nous nous ressemblons plutôt dans notre volonté d’avancer ».

Côté atouts territoriaux, il y a également le Syndicat Intercommunal de la Vallée de la Scarpe (le SIVS) qui fédère 7 communes, et depuis 2014, la fusion de l’ancienne communauté de communes avec la CAPH (Communauté d’Agglomérations de la Porte du Hainaut) qui permet de pouvoir compter sur des compétences et des partenariats précieux : « notamment en matière d’urbanisme, en cas de logement indigne par exemple, ou plus largement pour des dossiers d’urbanisme (passage du Plan d’Occupation des Sols (POS) au Plan Local d’Urbanisme (PLU)) qui auraient été plus coûteux et plus compliqués sans la CAPH ».

Carole Leleu dit fonctionner avant tout au bon sens et apprendre au fil des expériences. Elle croit beaucoup à « l’éducabilité cognitive » (un ensemble de méthodes, pratiques, techniques, outils… Ayant comme objectif de développer l'efficience et l'autonomie des élèves, stagiaires et apprenants). Elle se sert de son parcours antérieur (Elle travaille dans le secteur de la formation pour adultes) et de son parcours de femme. « Je crois que c’est une personne qui est élue, pas un parti. Et dans les villages comme le nôtre, on est connu forcément (Selon un sondage IFOP de 2017, le/la maire d’un village est connu de 61% de ses habitants, alors que le maire d’une ville centre en agglomération urbaine ne l’est que de 48%). Je pars du principe que s’il y a un problème dans Brillon, c’est pour moi, pour la Maire. Quand par exemple, les protocoles sanitaires COVID annoncés le dimanche changent le mercredi, il faut savoir prendre du recul et anticiper. Mais comme nos dispositions avaient été renforcées depuis mai 2020, elles sont déjà en place aujourd’hui ».

« L’une des plus grandes richesses de Brillon, c’est la qualité de son tissu associatif : clubs de basket et de foot, parents d’élèves, Scarpe Diem, pêche, chasse, association des Croates du Nord, action sociale, environnement, loisirs… Une dizaine d’associations animent la vie du village, débordant bien souvent de leur cadre pour aller vers les autres. Ainsi, les parents d’élèves ont-ils organisé pour les récentes Fêtes de fin d’année une distribution de sapins de Noël à domicile chez les personnes âgées. D’ailleurs, nous avons la chance de bénéficier de la même dynamique avec la directrice de notre école, qui veille à l’animer en permanence et à la conserver toujours bien ancrée dans le village.

« Depuis 2008, j’organise une réunion avec l’ensemble du monde associatif et nous définissons ensemble le programme de l’année, ainsi que des activités ou ateliers en relation, notamment pour les enfants. Un groupe Whatsapp a même été créé par les associations pour pouvoir échanger entre elles… ».

Maillage territorial, partenariats, tissu associatif, solidarité, intelligence collective… Le secret du bonheur pour un(e) maire ne serait-il pas de créer du lien entre les personnes, entre les territoires ? De ne pas rester isolé ?

« Le plus important est que le village ne devienne jamais un dortoir ! Aujourd’hui, avec ce que l’on appelle les bi-actifs, c’est-à-dire un couple dont les deux travaillent (dans la plupart des cas à l’extérieur du village), nous devons plus que jamais veiller à ce que les gens se connaissent, qu’ils puissent se rencontrer (en temps normaux). Nous avons la chance d’être très bien équipés, avec une salle de sport intercommunale, une aire de jeux, un marché local que nous avons monté à 3 (élu(e)s de Brillon), un superbe parc avec étang et une halle. C’est là que nous avons organisé fin août une fête de rentrée ; l’occasion de constater que les gens avaient plaisir à se rencontrer, se revoir. Ils avaient envie de traîner… Vivement qu’on puisse se retrouver ! ».

Un « bien vivre ensemble », nourri d’une solidarité naturelle, qui s’est renforcée pendant la pandémie. Entre voisins, on s’échangeait déjà avant des textos en début de journée pour s’assurer que tout allait bien. Si on répond à un « Bonjour » par un autre, cela suffit. En ce moment, l’intérêt de l’initiative n’est plus à démontrer…


On ne peut pas être maire si on n’aime pas les gens.

J’habite Brillon depuis 1987 et j’ai découvert son histoire, notamment avec un historien du village, mais aussi en créant de vraies relations avec nos anciens ; on parle patois ensemble, ce qui est toujours un plaisir pour moi… »

Et puis, en cas d’incidents majeurs ou mineurs, (mais ne serait-ce que pour prévenir tout le monde d’une prochaine coupe de gaz ou d’électricité, suite à des travaux programmés), il existe une appli dédiée aux communes pour garantir le lien avec toute la population.



« Brillon est un village très demandé, très côté. Nous avons beaucoup de demandes extérieures, avec l’A23 à proximité, ce qui nous place à une demi-heure de Lille et Valenciennes… Nous avons plusieurs beaux projets, comme ce lotissement dont nous finissons la dernière tranche, libre de constructeur, sans commissions, donc plus abordable et puis un béguinage, un projet qui séduit pas mal de monde : les gens viennent se renseigner et demandent déjà qu’on leur réserve une place. Cela permettrait de libérer des maisons familiales pour accueillir de nouveaux arrivants… ».

… En résumé, même s’il fait un temps exécrable en ce moment sur la région, l’avenir semble radieux à Brillon. Et si certains maires de petites communes voient d’un mauvais œil les nouvelles structures territoriales comme les intercommunalités, force est de constater que les exemples de Carole Leleu et de Brillon vont à l’encontre de cette inquiétude.

Est-ce à dire que la question rappelle la célèbre histoire que l’on prête à Diogène ? Un étranger s’approche du tonneau dans lequel vit le philosophe mendiant et lui demande « dis-moi, comment sont les gens dans cette ville ? » Et Diogène de répondre « Et comment sont les gens de la ville d’où tu viens ? » « Peuh » répond l’inconnu « désagréables, méfiants, violents, voleurs et menteurs… » « Et bien », dit le philosophe « ici, les gens sont exactement pareils ». Un autre jour, un étranger passe près du tonneau du philosophe mendiant et l’apostrophe poliment « dis-moi, comment sont les gens dans cette ville ? » Et Diogène de répondre « Et comment sont les gens de la ville d’où tu viens ? » « Ah » répond l’inconnu « merveilleux, gentils, généreux, serviables, souriants… » « Et bien », dit le philosophe « ici, les gens sont exactement pareils ».

Le territoire, comme l’avenir, est ce que l’on en fait.

Si seulement il pouvait en être de même de la météo…


*Outre les élus et les adjoints, il y a le secrétariat (1.5 tps plein), le personnel pour l’école/ cantine/périscolaire : 1 ATSEM, 1 personne à 16 h hebdo annualisées, 1 contrat PEC ; pour les « hommes » ; 1 tps plein + 2 pec

(Photos : Mairie de Brillon)

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